Le péché d'imposer nos perspectives aux écrits du passé.

Article du mois : février 2010

par
John S. Wilkins

Sujet:     | Sur le mythe
Date:       | 04 fév. 2010
Message-ID: | 040220101858405579%john@wilkins.id.au

Dans la discussion continue sur la question de savoir si ceux qui ont écrit la Bible étaient bergers de chèvres et primitifs, quelques points me viennent à l'esprit.

  1. Il n'est pas surprenant que ceux qui, à une époque ancienne, étaient des penseurs de quelque sorte s'engagent dans les activités économiques du jour. Imaginez que, dans deux mille ans, quelqu'un dise de nos meilleurs récits, « Eh bien, si vous voulez croire les histoires écrites par un tas de constructeurs automobiles ». L'élevage de chèvres est en fait une activité complexe (j'ai déjà possédé une de ces bêtes, et elles font paraître les moutons semblables à des robots). Pour bien le faire, il faut du savoir-faire et des connaissances. Cela suppose certes, pas la connaissance de l'astrophysique, de la biologie et de la géographie, mais alors la fabrication automobile n'en a pas davantage.

  2. Affirmer que les mythes du passé étaient destinés à être lus comme une histoire littérale suppose qu'ils avaient une notion d'histoire littérale. On peut argumenter (c'est au moins ce qu'on m'a enseigné quand je faisais de l'historiographie à l'université) qu'une telle notion n'a pas été inventée avant que Hérodote et Thucydide n'écrivent leurs enquêtes avec l'intention de dire les choses correctement plutôt que de les rendre politiquement ou religieusement acceptables. Personne n'avait même du tout sur l'histoire jusque-là. Les annalistes et chroniqueurs des périodes anciennes et plus récentes étaient majoritairement occupés à présenter des mythes politiques et religieux à des fins de propagande plutôt que des histoires objectives. Nous devons reconstruire les histoires du passé plutôt que de les lire simplement. Encore au milieu du XXe siècle, on écrivait des histoires dans ce but, de telle sorte que chaque génération doit examiner de façon critique les histoires du passé comme des mythes, afin de corriger les interprétations qui sont propres à l'époque et à la culture. Même l'idée qu'on puisse fournir des détails exacts est une ajout tardif.

  3. Pour comprendre un récit, il faut l'aborder avec respect. La Genèse et les histoires patriarcales doivent être lues comme si vous faisiez partie du public visé si vous voulez la comprendre. Une fois cela fait, vous « redevient » bien sûr votre persona moderne, mais interpréter le passé en termes actuels est ce qu'on appelle un « péché historique » : le whiggisme :
    http://en.wikipedia.org/wiki/Whig_history
    et cela ne fait rien d'utile sinon vous faire vous sentir bien dans votre propre personne. Si c'est ce que vous voulez de l'histoire et des autres cultures, très bien, mais ne demandez pas au chercheur honnête de trouver cela attractif.

La Bible n'a pas été écrite comme une histoire (à l'exception possible de Luc-Actes, puisque l'auteur de ce texte semble avoir lu Thucydide) et la critiquer parce qu'elle n'est pas ce qu'elle n'avait pas l'intention d'être, ou pour être lue comme une histoire, c'est simplement malhonnête. Je le dis aussi bien des littéralistes que des scientifiques de nos contradicteurs. On ne peut pas comprendre ces textes en adoptant une mentalité occidentale du XXIe siècle; bien qu'il soit bien sûr légitime, croyant ou non, d'interpréter les résultats avec ses propres termes.

Ceci s'appelle « exégèse » ; c'est une norme de l'interprétation historique selon laquelle, avant d'imposer une interprétation à un texte, vous devez le comprendre selon ses propres termes. La Genèse n'est pas un texte scientifique, et les gens sensés le savent, car même la notion même de « science » était absente lorsque c'était écrit. Ce n'est pas avant la fin de la période classique que les gens ont commencé à interpréter l'Ancien Testament en termes scientifiques, et c'est alors que les difficultés commencent.

Quant à la manière dont un théiste « abrahamique » moderne concilie ses Écritures avec le savoir fourni par la science, c'est son propre problème et non le mien, mais un théiste raisonnable doit au moins réaliser qu'il ne s'agit ni d'un texte scientifique, ni d'un texte historique, ni même, je le suggère, d'un texte de psychologie particulièrement profond. Il s'agit cependant, et a toujours été, d'un ensemble de mythes autour desquels se regroupe une tradition. Une partie peut aussi être vraie.