L'omniprésence de la sélection : problèmes avec la critique de
David Ford
Article du mois : juillet 1998
par Loren King
![]()
Après avoir examiné une sélection d'ambiguïtés et de discontinuités dans le registre fossile, David Ford déclare que
"un examen de la littérature évaluée par les pairs révèle que le registre fossile ne contient pas la confirmation de la théorie de la prédiction de la sélection naturelle, et qu'en fait il présente le contraire de ce que la théorie prévoit."
Ford pense que la principale "prédiction" de la sélection naturelle est l'émergence progressive de nouveautés évolutives, des changements phénotypiques qui permettent à un organisme d'accomplir une nouvelle fonction. Cela peut être une prédiction de la théorie de l'évolution, mais l'argument de Ford est sérieusement sapé par des confusions importantes sur ce que Darwin voulait dire, et sur ce que les scientifiques ont fait depuis la première parution de l'Origin of Species.
Pour commencer, je veux signaler la sottise de l'affirmation de Ford selon laquelle, puisqu'il n'a pas reçu sur talk.origins citation après citation, il n'y aurait donc pas de résultats évalués par les pairs d'évolutions de transition dans le registre fossile. C'est pure absurdité, équivalente à mon affirmation de l'absence des civilisations aztèque ou maya parce que personne sur sci.archeology ne me donnerait de références à des études et résultats pertinents ; ne pas faire ses propres devoirs n'est pas une base convaincante pour un argument. "Le registre fossile ment-il ?" demande Ford, puis répond : "Darwin le croyait. Je ne le pense pas." Cela alors qu'il a déjà avoué que -- au-delà de certaines lectures sélectives d'Ernst Mayr, Niles Eldredge, Stephen Jay Gould et de quelques autres auteurs -- Ford ne s'est pas donné la peine de consulter les vastes littératures sur la paléontologie et l'histoire naturelle (sans parler de la génétique moléculaire et de la biologie évolutive) !
Mais pardonnez à Ford de ne pas vouloir devenir compétent avec un volume de littérature aussi énorme ! Considérons plutôt les mérites de l'argument de Ford selon lequel le raisonnement de Darwin sur la sélection naturelle est irréfutablement erroné.
Premièrement, Ford soutient que l'analogie de Darwin entre sélection artificielle et sélection naturelle est trop poussée : il y a, selon Ford, des limites observées à la variation phénotypique au sein des espèces. Nous observons cela quand nous essayons de transformer des espèces par notre propre sélection. La nature, sous-entend Ford, est confrontée à des contraintes comparables et profondes sur la forme phénotypique. Deuxièmement, Ford soutient qu'en l'absence de sélection intelligente, il n'y a pas de «produit final» recherché, et donc l'analogie entre sélection artificielle et sélection naturelle est fatale-ment surestimée. Troisièmement, Ford suggère que le nombre de variations négatives à travers les générations rend le progrès évolutif difficile, sinon impossible ; sur ce point, Ford invoque l'argument entendu à maintes reprises selon lequel la mutation seule est une base insuffisante pour les variations «utiles» requises au progrès évolutif.
Mais les arguments de Ford trahissent une confusion marquée quant à la thèse centrale de Darwin, ainsi qu'une ignorance connexe des travaux ultérieurs en écologie, biologie mathématique et génétique moléculaire.
Premièrement, il n'existe aucune preuve de contraintes génétiques profondes sur la forme phénotypique que Ford prétend que nous observons dans la nature et le laboratoire. C'est peut-être la revendication la plus forte des créationnistes, c'est-à-dire leur théorie des genres fixes : bien que les organismes puissent présenter une variation adaptative (permettant ainsi la «microévolution»), cette variation est contrainte au sein de genres fixes (rendant ainsi la «macroevolution» impossible). Mais les créationnistes n'ont jamais testé cette conjecture controversée ; ils la formulent seulement comme une suspicion, tout comme Ford. Et les suspicions vagues ne tiennent pas seules comme des revendications scientifiques valides.
Deuxièmement, le soi-disant «produit final» de la sélection naturelle est en fait définissable, c'est-à-dire le succès différentiel des caractères et/ou comportements héréditaires. Selon George Williams : «l'essence de la théorie génétique de la sélection naturelle est un biais statistique dans les taux relatifs de survie des alternatives (gènes, individus, etc.)» (Adaptation and Natural Selection: a Critique of Some Current Evolutionary Thought [Princeton, 1966], p. 22). Voilà tout. Aucune finalité générale n'est requise. Le processus de sélection est fonction de l'héritabilité et du succès différentiel dans la reproduction. Il n'est pas nécessaire d'avoir une sélection intelligente.
Et troisièmement, la mutation n'est ni la seule, ni même la source de variation la plus saillante au sein des organismes. De nombreux travaux récents ont été consacrés à explorer les sources possibles de variation, et tous sont compatibles avec un mécanisme darwinien de sélection naturelle. Et l'argument selon lequel la plupart des variations sont nuisibles est simplement confus. Bien qu'il soit vrai que la plupart des mutations sont soit sans effet, soit préjudiciables à la fitness d'un organisme, il n'est pas vrai que la mutation soit la seule source de variation sur laquelle la sélection naturelle peut agir.
En bref, l'argument de Ford est sapé par une compréhension imparfaite des idées darwiniennes et post-darwiniennes, et par une étude insuffisante du travail empirique qui a été réalisé depuis l'époque de Darwin.
Loren
-------------------------------------- Loren King lking@mit.edu http://web.mit.edu/lking/www/home.html
Publié pour la première fois le 20 juillet 1998