Évolution et altruisme
Article du mois : mars 1997
par Richard Harter
Sascha
Kokott <swkokott@sciborg.uwaterloo.ca> a écrit:
Voici une question personnelle qui est importante pour moi non seulement dans mes efforts en tant que scientifique (en fait, premier cycle, première année :-)), mais aussi en tant que personne. Tous les membres d'une même espèce sont en compétition pour les ressources. Puisque cela est vrai, si un humain mourait sur la route nous ne devrions pas l'aider, mais le laisser mourir. Cela a bien sûr de grandes implications sociales... si nous sommes tous dans une compétition sévère et sans pitié, comment réconcilions-nous le besoin d'aimer et d'être aimés ? Y a-t-il une réponse qui peut concilier les deux, ou l'amour n'est-il pas qu'une autre illusion introduite par la religion ?
Votre question est en fait une bonne question et c'est une question qui, formulée plus précisément, a été le sujet de beaucoup de discussions et de controverses en théorie évolutive.
Si l'on examine différentes espèces, on observe différentes manières de gérer la compétition intra-spécifique. Dans de nombreuses espèces, c'est très souvent une affaire de un contre tous — aucun membre de l'espèce ne vient en aide à un autre membre de cette espèce. En effet, il existe des espèces cannibales dans lesquelles les adultes consomment les jeunes. Certaines espèces sont très individualistes. Certaines espèces forment des vols ou des troupeaux. Certaines espèces forment des structures sociales complexes. Certaines espèces ont des familles très fortes ; d'autres non. Et ainsi de suite.
Les espèces animales peuvent être globalement divisées entre celles qui produisent un grand nombre de descendants (stratégie r) avec peu d'investissement dans les soins parentaux, et celles qui produisent un petit nombre de descendants (stratégie k) avec un investissement important dans les soins parentaux. Nous sommes, comme la plupart des vertébrés, des animaux à stratégie k. Cela implique que nous consacrons beaucoup d'effort aux soins et à l'éducation des jeunes. Du point de vue évolutif, cela a du sens — un animal qui ne produit pas de descendants qui vivent et se reproduisent est une voie sans issue, d'un point de vue génétique, peu importe à quel point il se satisfait lui-même.
Il est donc facile de comprendre pourquoi les parents s'occupent de leurs descendants. Mais ce n'est pas toute l'histoire. Pourquoi certains animaux agissent-ils pour le compte d'autres membres de leur groupe social ? [Ceci est appelé altruisme dans les cercles de la théorie évolutionniste, mais il ne faut pas le confondre avec l'altruisme au sens social humain.] Il se trouve qu'il existe deux types d'« altruisme », qui ont chacun un sens évolutif. Le premier est appelé l'altruisme de parenté. Mes proches parents ont beaucoup de gènes en commun avec moi. Si j'agis en leur faveur afin qu'ils vivent et se reproduisent, mes gènes seront transmis même si je ne me reproduis pas moi-même. Le second type est appelé l'altruisme à bénéfices mutuels — je te gratte le dos si tu me grattes le tien. Les deux formes d'« altruisme » ont des avantages évidents, et il n'est pas difficile de voir pourquoi elles sont sélectionnées.
Cependant, il existe un troisième type, plus rare. Certains animaux (principalement les primates) vivent dans des groupes sociaux qui agissent ensemble et ont des vies sociales complexes à l'intérieur du groupe. Chez ces animaux, la cohésion du groupe est importante et il existe une sélection pour les actions qui préservent l'intégrité du groupe dans son ensemble. Ce type de coopération sociale demande pas mal d'intelligence. Nos cousins évolutifs, les chimpanzés, sont un bon exemple. Les chimpanzés ont une vie sociale complexe. Le chef du groupe est responsable du maintien de l'ordre à l'intérieur du groupe. Il existe des amitiés et des alliances au sein d'un groupe. Un groupe s'unira contre un autre groupe. Il y a du partage de nourriture (qui peut en fait être un partage de nourriture toléré), et ainsi de suite.
Il existe un quatrième type d'altruisme de groupe qui est propre aux êtres humains. Les êtres humains sont les seuls animaux (sauf peut-être les dauphins et les baleines) à disposer de langages complexes et d'un raisonnement abstrait. Ce sont les seuls animaux qui ont des cultures structurées qui durent dans le temps. Par conséquent, les humains sont la seule espèce qui peut avoir un sens moral abstrait bien développé. Au sens évolutionniste, les cultures morales sont les cultures qui survivent. Tous vont mieux si chacun aide l'autre. Les cultures ont des lois, des règles de comportement. Ceux qui violent les normes culturelles, les hors-la-loi, sont exilés d'une manière ou d'une autre et vont mal. Ceux qui acceptent les normes, les bons citoyens, récoltent les avantages de vivre dans une culture réussie.
Ce n'est pas une question simple. Comme nous le voyons tout le temps, il existe des conflits entre l'intérêt individuel et « faire ce qui est juste ». Et parfois la décision va dans un sens, parfois dans l'autre.
L'aboutissement est que, pour les humains, nos notions du bien et du mal ne sont pas encodées dans nos gènes; elles nous sont enseignées par notre culture. Et même si les règles strictes de la sélection continuent de s'appliquer, leur action est très indirecte. Les êtres humains sont engagés dans les affaires culturelles depuis très longtemps ; les cultures évoluent mais elles n'évoluent pas comme les espèces.
J'espère que cela aide.
Article publié initialement en mars 20, 1997
Article révisé (stratégies « k- » et « r- » inversées) le
13 avril 1997